Chroniques d’une vie au ralenti, n°10

Le voisin tond sa pelouse, le bruit m’agace mais j’aime l’odeur d’herbe fraîchement coupée qui se dégage dans la cour. J’ai hâte qu’il ait terminé, pour que je puisse ouvrir ma porte à nouveau, sortir sur la terrasse et respirer. En attendant je finis mon petit-déjeuner, mes épaules couvertes du châle que j’ai crocheté il y a quelques mois. Il y a sur ma table un petit bouquet de fleurs sauvages que j’ai cueuillies en bord de champs la semaine passée. Les brins de lilas se sont fanés, mais ils parfument encore la maison. À côté du verre en terre cuite qui tient le bouquet, il y a une bougie que j’ai allumée pour mon arrière-grand-mère, dont c’est l’anniversaire. Dehors, le ciel porte des brins nuageaux sur la ligne d’horizon. Il fait frais mais le temps est clair. Le pied de tomate et les fleurs poussent sur la terrasse.

J’écris tous ces détails car je veux capturer ce moment, me souvenir de ce matin qui marque un petit point tournant dans ma vie. C’est l’anniversaire de mon aïeule, mais c’est aussi le mien, et nous sommes trois jours avant la nouvelle lune. Ces deux choses suffisent à rendre ce jour spécial. Mais il l’est d’autant plus, à mes yeux, parce que je complète l’écriture du dixième et dernier volet des Chroniques d’une vie au ralenti.

J’ai senti assez tôt dans ce cycle lunaire qu’il était temps de clôturer mes Chroniques. Celles-ci sont nées car j’avais besoin d’un espace où déposer les émotions qui me traversaient de part en part, où laisser voler la tempête qui vivait en moi. J’avais besoin de m’autoriser à exprimer, et à partager, la violence de toutes ces choses, toutes leurs facettes ascérées. Mais je ne suis plus dans la tempête. Je me retourne et je vois derrière moi que j’ai traversé le lac immense ; que l’autre rive, avec ses hautes montagnes, se tient bien loin. J’étais sur une barge, exposée aux éléments. Je n’avais pas le choix que d’aller lentement.

Maintenant, je sens (et je veux) que tout s’accélère. J’écris à nouveau ; les poèmes se tiennent sur la pointe des pieds, impatients que je les pose sur le papier. Mon roman se déploit à l’horizon, aux côtés d’anciens projets qui refont surface. J’aime plus de personnes que je n’ai de doigts pour les compter. Ma famille, mais aussi mes ami.e.s. Des personnes nouvelles et des personnes d’avant, avec qui je tisse des liens qui s’approfondissent chaque année. Nos échanges me nourrissent, et je me sens pleine d’amour pour ces âmes qui continuent de croiser la mienne. J’ai une maison rien qu’à moi et à mon chat, un cocon, une structure dans laquelle je peux exister en toute liberté. Je vais mieux, je vais bien.

Je ne veux plus vivre au ralenti, je ne veux plus hiberner en tenant mes bras autour de mes côtes blessées. Je me sens plus forte, plus solide. Car j’ai passé de longues années à me reconstruire. Maintenant se dresse devant moi le début d’un nouveau cycle, un cycle non pas de survie dans les ténèbres, mais de joie explosive et audacieuse. I feel fierce. I can do hard things. I can go after what I want. Je suis témoin d’une architecture nouvelle ; les arches se déploient en moi, hautes comme le ciel, leurs blocs taillés en pierre de lune. Des escaliers mènent à des caves sombres et innondées, à des bibliothèques qui ne cessent de grandir. Des toits s’affaissent pour laisser voir les branches dansantes des bouleaux. Les vitraux peignent le tout de couleurs chatoyantes. Les fantômes murmurent et chantent.

Je suis plus vaste qu’une cathédrale, and so is my life ; il y a encore mille choses à découvrir en moi, mille âmes à rencontrer et à aimer, mille paysages à contempler pour la première fois. And now I’m running to meet it all.

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