Chroniques d’une vie au ralenti, n°9

Il y a un pattern qui se répête dans chacune de mes semaines, en ce moment. Je m’active, je remplis des to do lists, et puis après quelques jours, je crash. Comme un petit avion dont le moteur s’arrête, je pique du nez et tombe, de plus en plus bas. Ça se voit à la vaisselle sale qui s’accumule, aux vêtements que je porte plusieurs jours et plusieurs nuits d’affilée, aux heures passées à scroller sur mon téléphone, au brouillard qui s’immisce dans mon esprit. Et puis arrive la collision. Je me sens malade, je marche à petits pas courbés, je claque des dents et j’ai la nausée dès que je me lève. Me nourrir relève du parcours du combattant. Je ne fais rien pendant un jour ou deux. Je dors beaucoup, je lis un peu. Puis quand je peux à nouveau tenir debout, quand je sens que mon équilibre est à nouveau stable, je commence le travail de récupération. Je marche dans ma maison et ramasse les débris. Je fais la vaisselle, je range ma vie. Ça pompe mon énergie pendant encore deux ou trois jours. Et puis, je sens la motivation revenir, je refais des to do lists. Sauf qu’à chaque fois le nouveau départ se fait un peu plus fatigué, avec moins d’énergie en réserve.

Je sors justement d’un crash et je me sens vidée. Je me demande si je ne suis pas encore dans un état de burn out. C’est difficile à dire, parce qu’il y a eu des moments cette dernière année où je me sentais sortie d’affaire. Mais maintenant, plus tant. J’ai l’impression de ressentir toute la tension accumulée des dernières années. Je pense que mon corps décompresse parce que je me trouve à nouveau à vivre seule. Et je me sens safe, ici. Il n’y a que mon chat et moi, ma maison tient mon corps presque parfaitement, et donc je pense que quelque chose dans mon cerveau s’est défait. Une résistance a cédée.

Je remonte le film du temps pour essayer de trouver un moment dans mon passé auquel me rattacher pour me rassurer, mais il n’y en a pas. J’aimerais pouvoir me dire, « Ça va passer. Tu te reposes et après ta vie reviendra à la normale. » Mais je n’ai pas de normale. Enfin, je n’en ai plus. Ma normale d’avant, c’était une normale où je ne savais pas qui j’étais. Malgré tous les blessings de mon enfance, il n’y a pas une période de mon passé qui n’est pas teintée d’une manière ou d’une autre par l’ombre de mon ignorance de mon autisme. Je me revois en primaire, debout aux abords de la cour de récréation, et une amie me demandant si ça allait. Je disais toujours que oui. Que j’étais juste fatiguée. C’était un demi-mensonge, une demie-vérité, répêtée à mille occasions. Je me sentais fatiguée, et triste. C’était mon corps qui en avait assez, qui me disait, « J’en ai trop eu, maintenant je veux rentrer et me réfugier sous ma couette, et émerger quand je me sentirais léger à nouveau. » Mais je ne savais pas. Et maintenant je ne sais pas non plus ; je ne sais pas à quoi m’attendre.

Le futur m’inquiète. J’ai peur de vivre le restant de ma vie comme ça, dans une fatigue trop présente et qui m’enlève la capacité à faire toutes les choses que j’ai envie de faire. J’ai peur du burn out, de l’anxiété, des pensées intrusives. J’ai peur de ne plus pouvoir sortir, de ne pas être capable de vivre dans les environnements avec lesquels mes sens mènent bataille. De perdre du terrain. J’aime ma vie tranquille dans mon cocon, dans mon monde petit et riche de livres, d’écriture, de musique et d’imagination. Mais je veux plus. Il y a des choses que je veux qui ne sont pas dans cette bulle, pour lesquelles je vais devoir aller plus loin que toutes les frontières que je me sens capable de franchir. Et j’ai peur de ne pas réussir.

J’ai peur, parce que je ne sais pas sur quelle base me projeter dans l’avenir. Je vis une réalité si différente, maintenant que je sais. Et ce n’est pas comme toutes les autres révolutions personnelles que j’ai vécues auparavant. Le travail n’est pas seulement d’intégrer une nouvelle facette de mon identité, d’ajouter une couche de meaning à ma vie. Tout s’est écroulé. Et tout est à reconstruire, en partant presque de zéro. Et j’en suis si fatiguée d’avance. Après plus d’un an, je ne suis toujours pas au-delà de la révolution. Je viens tout juste de me faire éjecter du cœur de la tornade, et je ne sais pas où je vais atterrir. C’est effrayant.

Quand j’ai déménagé, on m’a demandé à plusieurs reprises « C’est pour le travail que vous avez déménagé ? » Même parmi mes proches, la question d’un emploi est revenue sur le tapis. J’ai l’impression qu’on me demande d’expliquer la forme de ma vie, et j’imagine que c’est parce que la plupart des gens passe la plupart de leur temps à travailler. Je me sens toujours prise au dépourvu face à cette question, car je n’ai pas de réponse. La forme de ma vie ? Mon occupation ? Je me remets de la tempête. Ça prend du temps.

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