Chroniques d’une vie au ralenti, n°8

J’ai trop peu écrit ces derniers mois. Les poèmes se sont faits de plus en plus rares, la Chronique est devenue un projet impossible, et même dans mon journal le flot s’est tarit. D’octobre à décembre, l’anxiété était presque constante – il y avait trop de choses à faire, à organiser et à tenir dans ma tête. J’ai mis en pause, sans le décider, bien des projets qui me tenaient à cœur.

Mon anxiété s’enflamme pour de toutes petites choses. Elle surgit au toucher d’une phrase, d’une question, à la vue d’une liste un peu trop chargée. Elle se faufile au coin des rues qui pavent la voie vers le sommeil. Elle me fait pleurer, parfois – mais la plupart du temps elle traîne au fond de mon corps, telle une langue qui se tord en trois nœuds tendus. Un dans ma gorge. Un dans mon ventre. Un logé entre mes poumons. C’est une anxiété latente, qui n’a apparemment pas de source ni de raison.

Puis, en janvier, j’ai brûlé d’un autre feu, celui d’une hyperfixation sur mon déménagement. J’ai fait des plans, dessiné sur les quelques photos que j’avais de mon futur logement, cherché des choses sur Leboncoin et IKEA qui m’aideraient à faire de cet espace un endroit où je pourrais me sentir bien. Cela fait un mois, maintenant, que je vis dans cette nouvelle maison. Je l’ai remplie de lampes cozy, de guirlandes lumineuses qui lui donnent un air de cabane féérique, de meubles dépareillés, de vaisselle retrouvée dans les cartons paquetés avant notre départ pour le Canada (c’était il y a six ans mais je le ressens comme une éternité). J’ai mis mes livres et mes vêtements sur les étagères, j’ai screenshoté tous les posters et œuvres d’art que je veux mettre sur les murs, pour rendre extérieur ce qui vit en moi. J’ai fait des listes de toutes les choses que je veux encore acheter.

J’ai donné tout mon temps à cette hyperfixation. Je ne le regrette pas, car elle m’a permis de construire en l’espace de deux-trois semaines une maison qui me ressemble déjà, un endroit où mon cœur peut souffler. C’est merveilleux de ressentir cette intensité de purpose, de direction et de motivation, d’envie. Mais la vérité c’est que cette obsession brûle autant qu’elle apporte de joie.

Mon autisme fait que je prends les choses sans trop de nuances. C’est souvent tout ou rien, pour moi, un extrême de pensée ou de sentiment à l’autre. Je sens ce moteur qui vibre dans ma tête, qui me pousse à replonger dans mon hyperfixation, même aujourd’hui où je sais mon corps épuisé et lourd et absolument pas capable de bouger. Je me dis que cette nouvelle vie ne peut pas commencer tant que le décor n’est pas complètement installé – tant que je n’ai pas tout ce qu’il me faut dans ma maison, je ne peux rien faire d’autre. Il faut que tout soit en ordre, parfait, organisé et à sa place. Je compare constamment mon environnement à cette vision idéale que j’ai dans ma tête, ce rêve de ce que je peux en faire. C’est devenu un projet, et j’apprends en ce moment que cela doit prendre du temps – pas juste une saison mais plusieurs. Je ne peux pas me précipiter à travers ses étapes.

C’est une leçon que j’apprends aussi face à l’intégration de mon identité autistique (je continue d’oublier les choses, donc la vie me les ramène au premier plan) – cela fait un peu plus d’un an, maintenant, que je sais que je suis autiste. Et pour autant, j’ai l’impression d’être encore au début de tout. Je me dis qu’une année, ce n’est pas grand-chose. Et quand j’ai le sentiment de ne pas avancer, je prends une pause pour comparer ma vie à celle que je menais au mois de février l’année dernière. J’ai tellement grandi, guéri et changé, en une toute petite année.

Une autre chose que j’ai apprise, mais que j’oublie tout le temps : j’ai beaucoup de mal à être réaliste dans mes attentes de moi-même. Je crois toujours pouvoir tout faire – jusqu’à ce que je sois face à l’évènement en question, je me sens invincible. Et c’est seulement face au fait que je prends un coup de panique au cœur en réalisant, oh oh, que c’est en fait fucking effrayant ce qui se tient devant moi. Et c’était vrai pour ce déménagement.

Je savais que cela allait être difficile, parce que je l’avais déjà vécu. La dernière fois que j’ai déménagé (quand je vivais encore au Canada et avant de savoir que j’étais autiste), j’ai passé des semaines à pleurer, seule dans ma nouvelle maison, à m’écrouler par terre sans comprendre pourquoi. Avec ces souvenirs en tête, ainsi que toute mes nouvelles connaissances sur mes besoins, je me suis préparée et ma famille m’a entourée durant toute la journée de déménagement, et les semaines suivantes. Ces personnes que j’aime ont chargé pour moi la voiture, ont pris les rennes en main quand mon cerveau était empli de peur et de confusion, ont déchargé et organisé et vidé mes cartons pour que je me sente bien. On a tout fait, pour que cela aille. Malgré toute mon anticipation, je n’étais pas vraiment prête à appréhender la vague de terreur qui m’a submergée.

Le premier soir, seule avec ma maman, je me suis écroulée. Tout était étranger autour de moi. Je ne voulais pas être ici, je ne pouvais pas voir un futur ni un présent dans cet appartement. Je voulais rentrer chez ma grand-mère. J’avais beau savoir, intellectuellement, que c’était la bonne décision ; j’avais beau me rappeler de toutes les raisons qui m’avaient poussée à faire ce choix, à passer ce cap – toute l’envie avait disparue de mon corps. J’étais figée sur ma chaise, respirant à petits coups parce que tout autour de moi pesait trop lourd. C’est une forme de désespoir trop grande pour la contenir dans des mots ; j’en sens encore des traces en moi, comme l’ombre de nuages qui filent au-dessus de ma tête.

Les deux semaines suivantes, j’ai vécu des vagues vertigineuses de désespoir et d’optimisme intenses. J’avais commencé mon traitement récemment, et je suis persuadée que sans l’anxiolytique (prescrit par la psychiatre pour me soulager le temps que l’anti-dépresseur fasse effet), mon anxiété m’aurait engloutie totalement. Aujourd’hui je me sens plus ancrée et sereine, même si certaines difficultés restent et resteront encore un long moment. Mais c’est une maison qui est mienne, une cabane de sorcière au milieu d’un quartier résidentiel mais dans une rue arrière qui me fait me sentir à la campagne (il y a un mouton qui vit dans le jardin de mon voisin – on l’a appelé Bob). J’ai un endroit qui peut contenir mon corps, qui me protège et qui m’inspire. Ce n’est pas pour rien que mes mots remontent à la surface en ce moment, reviennent sous la forme de poèmes, paroles de chansons et textes. Ici, la porte peut s’ouvrir à nouveau.

Alors me voilà, un retour un peu long et lourd dans cette Chronique, mais un retour qui est vrai. Après tout, je me rappelle que ce format a pour but de, justement, chroniquer ma vie durant cette période où je redéfinis ce qu’est ma réalité en tant que personne autiste, fatiguée d’un quart de décennie vécu sans vérité. J’écris ces mots dans un jour où mon corps est lourd, presque malade d’avoir trop fait – et malgré les pensées sombres que cet état génère, j’ai de l’espoir, et surtout de la fierté.

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