Chroniques d’une vie au ralenti, n°6

Sous les énergies transitoires de la nouvelle lune, des éclipses et de l’équinoxe d’automne, je regarde en arrière pour voir les choses qui ont changé, et je note avec surprise que ce que je croyais figé, sur, est en fait en train de se transformer, de devenir autre. En tant que sorcière, je vois des échos qui résonnent entre les saisons d’éclipses du printemps, et celles de l’automne. Chaque année est marquée par ces moments liminaux, dans un cycle sans début ni fin. Au printemps j’ai quitté le Canada pour revenir vivre en France, et je me suis préparée à me construire une nouvelle vie. Je me suis mis des objectifs, j’ai érigé des listes et j’ai décidé de me remonter les manches. J’étais motivée, portée par la vague d’un nouveau chapitre qui commence. Tout roulait sous mes pieds, je me croyais la reine du monde et capable de tout.

On est maintenant presque huit mois plus tard, et la liste me semble à peine entamée. La vérité c’est qu’il m’aura fallu tout ce temps pour mesurer l’ampleur de la tâche. J’ai brûlé trop longtemps en vivant à un rythme qui n’est pas mien, en me poussant à traverser les épreuves sans réellement prendre soin de moi. Maintenant, je commence à voir les pousses du changement. Elles sont encore fragiles, mais présentes. Les feuilles mortes vont se décomposer, créer de l’humus et ainsi nourrir le sol de ma vie. Les pousses, ces nouvelles choses, se tiennent prêtes à émerger dans toute leur puissance au printemps prochain.

Il y a un évènement en particulier qui, récemment, m’a montré à quel point ces différences, aussi subtiles qu’elles soient, font que ma vie est en fait une toute autre réalité que celle dans laquelle j’existais au mois de mars :

La semaine dernière j’ai voyagé à Paris et, bien que merveilleux et inspirant, ce séjour m’a complètement épuisée. Le premier jour de mon retour à la maison, j’ai poussé bien au-delà de mes limites. Je me suis activée, affairée toute la journée, certes à des choses que j’avais vraiment envie de faire, mais c’était trop. Je sentais mon corps tendu comme un muscle pas étiré, je reconnaissais son appel au repos – mais je ne l’ai pas écouté. Le lendemain, bingo, je me suis réveillée avec la sensation de tomber malade, et portant une tristesse abyssale. J’étais vidée, complètement à plat, avec les dents qui claquaient et le cerveau embrumé. Je me suis trainée jusqu’à la cuisine, et j’ai mangé mon petit-déjeuner avec une lenteur digne d’un paresseux. Cette fois-ci, je n’avais plus trop le choix que de poser mon corps dans le canapé et de ne rien faire.

Après quelques heures de lecture, de tricot devant un film, j’ai senti la honte monter. Il y a encore peu, je l’aurais suivie sans me poser de questions. Mais j’ai été capable de rester avec cette émotion, de prendre le temps de l’observer, de l’écouter. Et j’ai compris qu’une partie de mon être se sentait coupable que je me repose, et qu’elle jugeait que je n’avais pas droit à ce repos. J’ai reconnu là la présence masquée du validisme intériorisé – j’ai pris mon journal et écrit quelques lignes. Et j’ai décidé de ne pas suivre cette honte, mais de la prendre pour compagne dans ma journée, et de lui montrer que j’ai le droit de me reposer. Que j’en ai besoin. Que ce n’est pas une mauvaise chose que l’immobilité.

Alors oui, il s’est passé presque huit mois depuis le début de ma nouvelle vie et sur papier il n’y a pas grand-chose qui a changé. C’est très frustrant, parfois. Je voudrais que les choses avancent plus vite. Je peux râler et m’indigner, me comparer et m’inquiéter du jugement des autres – mais tout ce qui se passe là, dans cette sphère mentale, ne changera pas pantoute un seul brin de mon existence. Pour aller mieux, pour me construire une vie qui me va bien, il me faut maintenant faire preuve de patience, de gentillesse, et me dédier aux choses qui m’animent. Ce sera la seule manière pour moi de restaurer les halls vides de mon architecture intérieure.

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