Chroniques d’une vie au ralenti, n°3

J’ai commencé ces écrits, ce partage de ma vie, en parlant de la découverte de mon autisme et des marées émotionnelles qui déferlent depuis. Une part de moi a envie de parler d’autre chose ; elle cherche un sujet auquel se rattacher qui n’aurait rien à voir de près ou de loin avec le mot « autiste ». Cette recherche est motivée par la peur que les personnes qui vont me lire s’ennuient, qu’elles me jugent : je parle trop d’un même sujet, je suis en boucle sur cette facette de ma personnalité, je devrais passer à autre chose.

Il y a en vérité des milliers de sujets qui ont traversé mon esprit durant ce dernier cycle lunaire. J’ai pensé et ruminé et retourné tout un tas d’idées. Sur mon bureau s’accumulent les feuilles de brouillon, couvertes de projets et de tâches et de schémas et de croquis. Je dessine et repense ma vie, en ce moment. Je la repense parce que j’ai cette nouvelle information qui change absolument tout. Je vois mon existence plus clairement que jamais. Et avec cette clarté, j’explore de nouvelles manières de faire qui, avec tout espoir possible, vont faire en sorte que je puisse fonctionner sans brûler. J’ai toujours eu du mal à me mettre en action, à concrétiser et manifester mes projets. Je viens d’une famille pour qui les envolées créatives sont une habitude, et j’aime cette facette de nous, cet élan vers le possible, cette joie éblouissante qui se réveille au contact de notre imaginaire. J’ai testé maintes manières de canaliser ces élans, de les rendre tangibles. Les résultats fluctuent, ne sont pas constants ni garantis.

Il y a tant de choses que je veux, pour moi et pour le monde. Tant de désirs inachevés et de rêves pas encore éveillés. Je veux écrire ce roman qui me suit depuis des années. Je veux défaire mes valises pour de bon, m’arrêter et ne plus bouger. Je veux laisser mes pieds s’enfoncer fermement dans la terre de mes ancêtres. Je veux trouver les portails, les indices, les dessins qui nous emmèneront, collectivement, plus proche de notre nature essentielle.

Le travail du moment, de cette saison, c’est la construction de cet échafaudage sur lequel aligner les coupes de ma vie. Les choses qui vont bien, les choses qui sont belles. Les choses qui font chanter mon cœur. Car j’arrive à un point de ma vie, 25 ans, un quart de siècle, où je me sens lasse de passer à côté de mes souhaits. Lasse de ne pas pouvoir écarter le rideau de l’anxiété et des fonctions exécutives qui buguent, de ne pas pouvoir accéder à cet espace au-delà du jacquard. Je joue avec cette étoffe qui m’étouffe, laisse mes doigts parcourir ses plis, à la recherche d’une sortie, d’un peu de jour. C’est long, c’est épuisant. Le progrès n’est pas linéaire, mais je le fais doucement. Et j’essaie d’être présente le plus souvent possible, ici et maintenant. Malgré le vide et l’absence qui creusent des sillons profonds dans mon cœur, je trouve des instants de bonheur. Des poches de contentement. Des coupes à tenir précieusement. Je les grave dans mon esprit, j’en prends des photos : le rose brûlé du coucher de soleil sur la mer et les maisons, le mouvement des vagues sous mon corps flottant, la valse du vent par-dessus les collines, le rire des personnes que j’aime, le ronflement subtil de mon chat endormi, les boucles de mes cheveux qui frôlent ma peau, la satisfaction d’un poème écrit, la fin d’un livre, le début d’un autre.

Et à travers tout cela, je vais à la rencontre du monde. Je vais voir le phare de Goury et sa côte dramatique, qui porte l’air des romans écrits par les sœurs Brontë. Je feuillette Le Livre des Quatre-Vingt Poétesses par Cristina Campo, y découvre de nouvelles amies déjà parties. Je remarque les plantes et les oiseaux et les coccinelles. Je les interroge, leur pose des questions :

L’ajonc d’Europe (Ulex europaeus) me protège et m’éclaire. Il me rappelle que je ne suis pas sans force, sans détermination, sans capacité d’action. Que la différence est inhérente et nécessaire. Dans mes méditations coule la lente constance de l’achillée millefeuille (Achillea millefolium). Elle m’enseigne le courage d’aimer, me montre que certains liens sont tissées au-delà de cette réalité. Le fin serpent croisé au détour d’une visite aux esprits me confirme le chemin sur lequel je me trouve. Symbole de magie, il me souffle l’existence d’une peau neuve. Avec son aide, je défais en moi les travers d’un monde sans foi, m’entraîne à reconnaître le savoir de mon corps. Et à laisser naître de mes mains les choses qui parlent un peu trop fort, qui ne peuvent être ignorées.

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