Chroniques d’une vie au ralenti, n°2

J’ai toujours eu en moi cette impression d’être en retard dans ma propre vie, de devoir me dépêcher de faire les choses, et surtout de devoir les faire parfaitement du premier coup. Quand j’y pense, je vois une version fantôme de moi-même qui avance quelques pas devant moi, mais qui reste irrémédiablement inatteignable. Une Valentine qui n’existe pas, et qui n’aurait objectivement jamais pu exister, mais une Valentine que je pensais devoir être. Comme si, au moment de ma naissance, j’avais loupé le coche, et que j’avais commencé ma vie un peu trop tard.

Je reconnais ce sentiment dans le discours d’autres personnes qui se sont découvertes autistes à l’âge adulte, cette impression que ce que nous sommes ne doit pas être, que nous avons remplacé la personne qui devait être nous mais en étant pas nous en même temps. En tant qu’enfant, on n’a pas les mots pour expliquer notre différence. Alors on écrit une histoire dans notre tête, pour expliquer comme on peut ce qu’on comprend de notre place dans le monde.

Donc, moi, je l’exprime ainsi : je suis en retard. Il y a cette partie de moi qui est convaincue que peu importe les efforts que je mettrais dans la construction de ma vie, je ne pourrais jamais rattraper mon retard. Alors à quoi bon essayer ? C’est devenu l’excuse de toutes les décisions, de tous les projets abandonnés et tous les moments où je me tenais en pitié. Et c’est la source de ce sentiment d’échec récurrent.

Cette partie de moi, je travaille à l’adoucir. Maintenant que j’ai la réponse, je peux rassurer mon enfant intérieure. Je peux lui expliquer que la différence qu’elle ressent est réelle, mais que ce n’est pas une anomalie, une déficience, une source de honte et de ressentiment – c’est une différence. C’est tout.

Avec cette réalisation est aussi arrivée une attention particulière à ne pas me mettre la pression. J’efface du mieux que je peux cette injonction de tout faire là tout de suite maintenant parce que ça aurait dû être fait depuis des mois, cette honte de ne pas savoir me mettre en action quand il le faut, et l’anxiété qui accompagne toutes les tentatives. J’ai les réponses et je commence à amasser les outils, mais ma vie ne peut être parfaitement vécue – aucune vie sur cette terre ne peut exister dans un état de constante optimisation, en tout bonheur. Je me suis quand même acheté un planner (l’agenda, pas l’avion), pour servir de réceptacle à mes rêves, une structure rassurante où je peux organiser ma vie et mettre au propre mes plans d’action quotidiens. Mais je le fais avec joie, avec envie d’avancer, et je ne me demande plus l’impossible. Enfin, j’essaie.

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