Chroniques d’une vie au ralenti, n°1

Une fois encore, je me retrouve à un point de ma vie que j’appelle les Sables Mouvants. C’est un moment de pause, habité d’une langueur presque empoisonnée. Une des phases du schéma que je répète en boucle depuis ma sortie du lycée: essayer, échouer, abandonner. Certains jours je m’octroie des termes plus cléments pour nommer ces phases: effort, burn out, repos. Je navigue entre ces deux versions de l’histoire, et les deux voix dans ma tête cohabitent avec plus ou moins de facilité. Mon cœur balance entre compassion et culpabilité.

Ma réalité s’étire et s’étale, dans une phase qui ne semble pas avoir de fin. Les jours sont longs. Je me dis qu’à l’automne, j’aimerais que ce soit différent. J’aimerais avoir des réponses, un bout de solution. Les questions qui me travaillent sont de l’ordre existentiel; maintenant que je me sais autiste, rien n’est plus pareil. Je suis toujours Valentine, avec toutes les ramifications de ce que je suis (poète, artiste, sœur, queer, sorcière, et j’en oublie). Mais à chaque étiquette s’ajoute celle de l’autisme. Poète autiste, sorcière autiste, neuroqueer queen. C’est une étiquette que j’embrasse, que je veux coller partout, sur mes murs, mes carnets, mais surtout sur mon front. C’est une étiquette qui explique tout, qui explique comment je vis la vie.

C’est un soulagement de savoir que oui, je suis différente. De savoir pourquoi l’école ça me déprimait, pourquoi je prends certaines choses au premier degré, pourquoi mon cerveau joue à Tétris avec chaque action, pourquoi j’ai l’impression de vivre dans un monde parallèle où le temps c’est du miel, pourquoi j’ai les dents qui grincent quand mes doigts frôlent le rebord des barquettes en plastique, pourquoi mon nez et ma gorge brûlent quand je traverse une parfumerie, pourquoi je ne jouais pas aux Playmobils de la bonne manière, pourquoi je me bataille sans cesse contre mon propre cerveau, pourquoi c’est si difficile de faire les choses, pourquoi je déteste autant parler aux personnes dont je ne suis pas proche, pourquoi je façonne un sourire sur mon visage et réprime toute envie de hurler jusqu’à ce que mon corps s’effondre de l’intérieur, pourquoi j’ai souvent envie de vomir mais sans jamais rien éjecter de mon estomac que du vide, pourquoi je ne suis pas capable de faire quoi que ce soit après une journée de boulot, pourquoi je m’écroule parfois à l’idée de faire la vaisselle, pourquoi je joue sur les mots, pourquoi je fais des crises de panique dans mon salon, pourquoi mes émotions font de moi une drama queen, pourquoi je me sens souvent triste sans raison, pourquoi je n’arrive pas à sortir de ma bulle, pourquoi je pars en monologue quand je parle de sujets qui me passionnent, et pourquoi certaines règles de jeux de société me semblent incroyablement illogiques!

La liste de choses qu’explique mon autisme est longue. Cette découverte continue de me renverser et d’exposer les souvenirs que j’aurais voulu oublier, ceux dont je ne suis pas fière, ceux qui font mal et ceux que je ne comprends pas trop. Depuis que je sais, je ponds des métaphores left and right pour illustrer ce que je vis :

« Soudainement je me rends compte que j’ai passé 25 ans à opérer selon le mauvais manuel d’instructions ! »

« J’ai le cul entre deux chaises, Maman. Entre masking et unmasking, je ne sais plus comment agir. »

« J’ai une nouvelle paire de lunettes sur le nez, tout est pareil mais différent. »

C’est cela que sont mes souvenirs : pareils mais différents. Au fur et à mesure que j’identifie de nouvelles facettes de mon autisme, je ré-écris mon histoire, sans en changer les évènements mais en ajoutant des notes en bas de page, pour expliquer. et j’ajuste mes espoirs pour le futur.

C’est dans ces Sables Mouvants-là que je suis coincée en ce moment. Dieu me donne un temps mort pour accepter une fin, une nouvelle vérité et les limites d’un cerveau comme le mien dans ce monde capitaliste. Elle me donne une parenthèse, une suspension, pour faire de l’espace en moi-même. Pour faire le deuil d’une identité qui n’est plus mienne, la composter et m’en servir pour nourrir celle que je vais devenir. Ce travail est lourd, au quotidien. Je perds souvent pied et j’ai l’impression que rien ne changera jamais, que je continuerais de répéter le même schéma ad vitam æternam. Un jour sur deux je dois me rassurer, me convaincre que tout va bien aller. Je me brise et je ramasse les morceaux, encore et encore. Alors j’essaye de ne pas trop m’en demander : aider ma grand-mère dans le jardin, prendre des marches, et écrire un peu, histoire de ne pas perdre la raison. En attendant d’essayer à nouveau, je jongle entre les choses, et je danse du mieux que je peux.

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